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Introduction à la cartographie

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« Il n’y a rien que l’homme soit capable de vraiment dominer : tout est tout de suite trop grand ou trop petit pour lui, trop mélangé ou composé de couches successives qui dissimulent au regard ce qu’il voudrait observer. Si ! Pourtant, une chose et une seule se domine du regard : c’est une feuille de papier étalée sur une table ou punaisée sur un mur. L’histoire des sciences et des techniques est pour une large part celle des ruses permettant d’amener le monde sur cette surface de papier. Alors, oui, l’esprit le domine et le voit. Rien ne peut se cacher, s’obscurcir, se dissimuler. » Bruno Latour, Culture technique, 14, 1985 (cit par Christian Jacob dans L’Empire des cartes, Albin Michel, 1992).

Une carte, pour quoi faire ? La carte est un objet étrange, intrigant, mal compris. Cette partie est une une réflexion sur l’origine et l’objectif des cartes me semble pertinent. Deux éléments majeurs nourriront notre réflexion : la place de la subjectivité dans la création des cartes ainsi que l’évolution du rôle de la carte au cours des siècles !

Réflexion cartographique : son utilité et son but

Reposons donc notre interrogation : à quoi sert la cartographie ? Ce questionnement est primordial, car définir le but d’un objet c’est, d’une certaine manière, influer sur sa réalisation.

N. Lambert nous fournit une piste de réflexion en affirmant que « la conception d’une carte a pour but de rendre visible l’invisible ». Cette mission combine deux fonctions différentes (cf schéma ci-dessous) :

  • informer, ce qui met en jeu la capacité de l’auteur à être objectif ;
  • convaincre, ce qui implique la subjectivité de l’auteur ;
Les processus de conception : heuristique et discursif
source : (Neo)cartographie

Le premier procédé, correspondant à la fonction d’information, consiste à répondre à un questionnement. Le cartographe sélectionne donc des informations, qu’il traite sous forme cartographique. Notez bien que ce procédé est objectif et neutre.

Le second procédé a pour but de transcrire un message sous forme cartographique. Il va donc y avoir un travail de mise en scène important.

Selon Philippe Rekacewicz, un cartographe français, il est impossible de représenter la réalité de manière cartographique. La carte est un produit de l’esprit : comme il sera impossible au cartographe de prendre en compte la totalité des informations existantes, elle sera partielle. Elle sera également partiale, car il faudra choisir les informations à intégrer. À travers une carte va donc s’exprimer une vision du monde, que le cartographe en soit conscient ou non.

Quel que soit le procédé choisi (heuristique ou discursif), la première étape d’une cartographie consiste à choisir les éléments qui figureront plus tard sur la carte. Comme on l’a dit, le choix de ces éléments ne sont pas neutres, loin de là !

Au-delà du choix des éléments, on peut douter de la pertinence du caractère « graphique » de la carte. En effet, les éléments scientifiques ont beau être fiables, si la représentation est mauvaise, le message passera mal. Une réflexion autour de la représentation est donc nécessaire, afin de permettre une communication efficace.

La subjectivité de l’auteur, tant dans le choix des données que dans leur représentation, a une influence importante au sein même de la discipline. Il faut savoir que la géographie sociale et humaine se divise en deux courants :

  • la géographie quantitative : son rôle est de mettre en évidence des invariants dans l’organisation spatiale. Elle cherche à comprendre le monde par modèles théoriques universels et valables à toutes les échelles. Sa cartographie se base sur les statistiques et va chercher à montrer des faits de manière rigoureuse (enfin…, elle va essayer !). Malgré leur aspect rigoureux, les statistiques ne sont pas la panacée : elles peuvent en effet comporter de nombreux biais.

  • En réaction, est née la cartographie radicale (aussi appelée cartographie critique ou contestataire), représentée dans le monde anglophone par E. Soja ou D. Harvey ou en France par P. Rekacewicz, postulant que les inégalités sociales sont le fait de structures et des acteurs, et donc dépendent beaucoup du terrain. Ainsi, il n’existe pas de lois universelles (les riches habitent en bas de vallées, les pauvres sur les flancs de montagne) mais tout dépend du contexte local. La géographie radicale est donc plus engagée, car elle peut dénoncer un fait considéré comme injuste, les inégalités, typiquement.

De ce fait, selon notre grille de lecture, quantitative ou critique, le message véhiculé sera différent. La différenciation se fera dans les choix des différents outils utilisés, mais aussi et surtout dans la représentation, influençant le message transmis !

Sahara occidental : un territoire, une multitude d’appellations, Philippe Rekacewicz
Sahara occidental : un territoire, une multitude d’appellations, Philippe Rekacewicz

La carte ci-dessus vous montre bien que la perception d’un problème donné peut varier selon les géographes. Et encore, ici, ce n’est qu’une question de toponymie1 !

En bref, la cartographie doit être un outil pour transmettre un message, transformant des données en une représentation visuelle spatialisée. Néanmoins, le choix des données et de leur représentation est forcément partial et partiel. La qualité de ce travail, ainsi que de sa représentation, est donc essentielle afin que la carte soit à la fois pertinente et esthétiquement agréable.


  1. La dénomination des lieux.

Un peu d’histoire sur la cartographie

La cartographie remonte depuis au moins la période antique : outil essentiel pour les sociétés, son usage a évolué avec le temps.

À l’origine de la cartographie : de l’Antiquité au Moyen-Âge

Dès l’Antiquité, les civilisations ont voulu cartographier le « monde connu ». La plus ancienne carte connue, la carte de Bedolina, a été retrouvée dans le nord de l’Italie, et date de plus de 40 000 ans !

Carte de Bedolina – Wikipédia
Carte de Bedolina – Wikipédia

Plus proche de nous, les cartes babyloniennes représentant la cité antique, avec l’Euphrate, fleuve majeur se trouvant à proximité.

Carte babylonienne du monde – Wikipédia
Carte babylonienne du monde – Wikipédia

La carte babylonienne ci-dessus est intéressante, car elle décrit des itinéraires et détaille des côtes. C’est donc à la fois une représentation du monde, mais aussi un objet utilitaire, servant à se repérer.

Un jour, un Grec, Anaximandre de Milet, publia une carte du monde connu à l’époque. Ce document est intéressant, car il dépeint un monde très méditerranéen.

Carte d’Anaximandre
Carte d’Anaximandre

Puis vint un Grec d’Alexandrie, Ératosthène : il étudia1 la circonférence de la Terre à partir de différentes ombres portées, en divers lieux. Il en déduit donc, par divers calculs d’angles, l’inclinaison zénithale, et de ce fait, la rondeur de la Terre.

Eratosthene et la mesure de la circonférence terrestre
Eratosthene et la mesure de la circonférence terrestre

Au deuxième siècle de notre ère, Ptolémée produisit de nombreuses cartes. Ces dernières seront redécouvertes plus tard, à la Renaissance, et seront reproduites, avec de nombreuses erreurs.

Les romains n’ont pas vraiment laissé beaucoup de cartes, sauf la Table de Peutinger. C’est une carte routière, montrant que toutes les routes mènent à Rome ! On ne voit pas de paysage, mais bien un réseau. Wikipédia possède une version en haute définition, dans lequel on peut se perdre durant des heures !

Au Moyen-Âge, les cartes représentent souvent en leur centre Jérusalem. La plus connue est certainement la Mappa Mundi. Quelques cartes furent dessinées, notamment pour Guillaume le Conquérant, afin de déterminer la redevance de chaque vassal.

Mappa Mundi — Wikipédia
Mappa Mundi — Wikipédia

Mais n’oublions pas non plus la cartographie arabe :

Le monde d’al-Idrīsī orienté sud/nord (v. 1160) – Wikipédia
Le monde d’al-Idrīsī orienté sud/nord (v. 1160) – Wikipédia

Les Grandes découvertes : essor de la cartographie

Les grandes découvertes et l’essor des voyages au travers des océans forcent à créer des cartes pour se repérer. Les navigateurs comme Colomb ou Magellan redécouvrent au XVe siècle les travaux de Ptolémée.

Un cartographe, Mercator, cherche à projeter sur une surface plane une surface sphérique : il invente la projection de Mercator.

On l’a dit, les cartes connaissent un développement inouï grâce à l’exploration du monde : comme le besoin se fait sentir, on peaufine les traits de côtes, l’intérieur des terres (via les fleuves)…

« La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre » (Y. Lacoste) : de Cassini aux cartes d’État-major

En monarque d’un État centralisé, Louis XIV a souhaité faire un état des lieux, afin de connaître ses ressources, savoir où taxer pour renflouer les caisses, etc. Un cartographe, Cassini2, fut mandaté par le roi de France pour dresser une carte du royaume. Cette collection de cartes fut finie, après moult péripéties, à la Révolution. Ces cartes ont la particularité d’avoir été composées par triangulation géodésique : grâce à cette technique et à d’autres (amélioration des lunettes, etc.), les cartes deviennent encore plus précises. Les reliefs ne sont pas vraiment exacts, mais les distances, si !

Carte de Cassini – Wikipédia
Carte de Cassini – Wikipédia

À force d’être de plus en plus précises, les cartes servent à l’armée : c’est la carte d’État-major. Du coup, on va essayer d’améliorer la représentation du relief, qui peut être décisif sur un champ de bataille. De ces cartes furent établies celles de l’IGN (Institut national de l’information géographique et forestière) à partir de 1940.

La carte comme outil de communication : apport de la Sémiologie de Bertin

Les progrès techniques ont permis de rendre les cartes très précises : cependant, même si cette précision a des avantages (comprendre concrètement le terrain, etc.), elle n’est pas dénuée d’inconvénients. En effet, lorsque l’on veut représenter des phénomènes, on peut perdre en lisibilité. Donc une question se pose : comment représenter des données sur une carte ?

Comme on l’a dit plus tôt, la carte, en plus d’être un outil militaire, est un outil scientifique, puisqu’elle permet de comprendre et visualiser le monde. Charles-Joseph Minard (1781–1870) a proposé diverses manières de visualiser l’information.

Carte des poids des bestiaux venus à Paris
Carte des poids des bestiaux venus à Paris

L’enjeu est le suivant : permettre au lecteur de comparer facilement différentes données. C’est le début d’une aventure pour représenter l’information.

En 1967, un cartographe français, Jacques Bertin, propose d’étudier et de standardiser la représentation. La motivation centrale est toujours la même : favoriser la lisibilité. En examinant les défauts des cartes du XIXe et du XXe siècles – très souvent illisibles, notre ami Jacques a mis au point tout une série de règles permettant l’unité visuelle d’une carte. Malgré les avancés technologiques, nombreuses de ses règles restent encore d’actualité aujourd’hui !


Après ces quelques éléments de culture générale nous allons passer au cœur du sujet : la réalisation d’une carte :pirate: !

Synthèse
Synthèse